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Reportage

A Madrid, violences policières contre une manifestation pacifiste

IMG_4531Quelques centaines de manifestants ont occupé la Puerta del Sol à Madrid dans la nuit du lundi 24 mars afin de protester contre la dette, le gouvernement et d’exiger du « pain, emploi et toit » pour tous. Mais c’est avec violence que la police a mis fin à ce rassemblement pacifiste. 

« Chocolat chaud, qui veut du chocolat chaud ? ». Il est 7h30 du matin et ce mardi 25 mars et les lève-tôt qui traversent la Puerta del sol, en plein cœur de Madrid, assistent à une scène plutôt atypique. Un homme d’une soixantaine d’années, crâne dégarni et barbe fournie, se fraie un chemin parmi une bonne cinquantaine de personnes emmitouflées dans leur sacs de couchage et leur propose une boisson chaude.

Ce campement bigarré et intergénérationnel qui s’est installé la veille au soir sur la place s’inscrit dans la lignée de la Marche de la dignité (ou 22M pour 22 mars, date de la manifestation), un rassemblement hétéroclite de syndicats, d’associations, d’indignés et de partis politiques exigeant le non-paiement de la dette, l’arrêt des expulsions et des coupes budgétaires, la démission du gouvernement et l’instauration d’un revenu de base. Après avoir sillonné l’Espagne à pieds et organisé des centaines de réunions publiques pendant un mois, la marche a rassemblé près d’un million de personnes à Madrid trois jours plus tôt.

Violence policière injustifiée

Les campeurs qui n’ont pas fermé l’œil réveillent leurs compères et commencent à ranger sacs de couchages et couvertures, sur ordre des policiers, qui ont eux aussi passé la nuit sur la place. En quelques minutes, les affaires sont regroupées et tout le monde est debout. Et alors que ces indignés s’affairent à ramasser déchets et cartons, une quinzaine de policiers s’avancent dangereusement vers eux, quelques secondes à peine après avoir annoncé qu’ils allaient procédé à des contrôles d’identité.

Sans sommation, et alors que les manifestants à peine réveillés ne font preuve d’aucune agressivité, les CRS espagnols chargent le rassemblement pacifiste. Formant un rideau compact les abritant des regards des caméras placées derrière eux, ils distribuent au hasard des coups de poing, tirent des cheveux et jettent par terre les malheureux qui se trouvaient en première ligne. Paniqués, les manifestants tentent de s’enfuir, se marchent les uns sur les autres, dans un vacarme de cris de peur et de douleur.

Malgré le caractère violent et soudain de l’intervention policière, la moitié des campeurs parvient à s’échapper et errent hébétés dans les rues adjacentes à la place. Les autres sont rassemblés contre un mur et brutalement fouillés. Les forces de l’ordre procèdent à des relevés d’identité et une heure plus tard, les manifestants sont laissés libres, sauf un d’entre eux, arrêté puis relâché le lendemain.

Le retour des indignés

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Une jeune femme traduit au mégaphone les paroles d’un malentendant. Pendant toute la durée des discussions, les échanges étaient traduits en simultané en langue des signes.

La décision d’occuper la Puerta del sol avait été prise la veille, en fin d’après-midi, à l’occasion d’une Assemblée populaire à l’initiative d’anciens du mouvement 15M (ou indignados) qui avaient déjà mobilisé des centaines de milliers de personnes à travers l’Espagne en 2011 et 2012. Au milieu de la place, une foule mixte et intergénérationnelle de près de 300 personnes est assise en cercle, discutant des suites à donner à la mobilisation impressionnante du week-end passé.

« Il n’y a pas de crise, il y a des voleurs », « Gouvernement, corruption, démission », « le futur n’est pas écrit car seul le peuple peut l’écrire »… Les pancartes tenues par les manifestants donnent au curieux qui s’approchent de ce rassemblement une idée claire des raisons qui les pousse à se réunir. Les tours de paroles s’enchaînent, gérés par un volontaire. Un mégaphone permet aux intervenants de se faire entendre malgré le concert de klaxons et le brouhaha de cette place touristique. Des signes de main pour montrer son accord ou désaccord et signaler une répétition permettent à chacun d’intervenir sans couper la parole aux orateurs.

Pendant plus de deux heures, les critiques du capitalisme, du gouvernement et des banques pleuvent. Les propositions aussi. Certains suggèrent de bloquer les transports, d’organiser une grève générale, d’occuper des banques ou des mairies, d’organiser des assemblées quotidiennes. Mais au terme de la réunion, alors que le soleil se couche, l’assemblée décide à la quasi unanimité de passer la nuit sur la Puerta del Sol, place symbolique qui avait déjà été occupées lors des manifestations de 2011.

Organisation autogérée

A l’annonce de cette décision, des groupes se forment pour créer des pancartes afin d’informer les passants, gérer la communication sur les réseaux sociaux ou encore l’approvisionnement en nourriture. Un flottement se fait sentir, certains hésitant à rester sur place. Quelques minutes plus tard, les premiers cars de police font leur apparition, dissipant les doutes des indécis. Malgré tout, plus de 200 personnes sont toujours présentes. Un jeune homme à lunettes prend alors le mégaphone et distille des conseils : rester calme, ne pas répondre aux provocations policières et encore moins les provoquer afin de ne leur donner aucune excuse pour intervenir.

Rapidement, le responsable de la police fend la foule accompagné de sa garde rapprochée et s’approche de l’homme au mégaphone. Il avertit que si des tentes sont posées, elles seront systématiquement arrachées et que des contrôles d’identité auront lieu. Progressivement, le rassemblement est entouré par une dizaine de camions de police. Les CRS se rapprochent du camp et encerclent les manifestants, restent statiques pendant quelques dizaines de minutes puis reculent de quelques mètres avant de revenir dans la même position un peu plus tard. Ce balai sera répété jusqu’au petit matin.

Mais rapidement, les campeurs ne prêtent plus attention à ce manège visant à les intimider. Une deuxième assemblée est ouverte, visiblement davantage pour détendre l’atmosphère que pour prendre des décisions. Celle-ci durera jusque tard dans la nuit. Les prises de parole des campeurs n’étant interrompues que par l’arrivée de nouvelles caisses de nourriture, des couvertures offertes par des riverains ou lors de l’annonce d’informations importantes telles que les numéros des avocats en cas d’interpellation.

Manifestation pacifiste et festive

Le froid des nuits madrilènes et la présence policière a progressivement raison des moins motivés et un peu après minuit, ils ne sont plus qu’une centaine à occuper la place. La police intervient pour arracher des pancartes mais, à part quelques cris d’indignation, les campeurs gardent leur calme. La plupart des manifestants commencent à s’installer en rangs serrés dans leurs sacs de couchage afin de se réchauffer et, pour certains, de tenter de trouver le sommeil.

IMG_4629Vers deux heures du matin, un filet d’eau coule du haut de la place vers le campement, vraisemblablement envoyé par les forces de l’ordre. Les campeurs ne bronchent pas face à cette nouvelle provocation et déplacent leurs affaires dans le calme pour s’installer quelques mètres plus loin. Un peu moins d’une heure plus tard, une bonne partie des quelques 70 indignés toujours présents sont endormis. Une vingtaine d’entre eux veillent en cas d’assaut policier. Désormais, les tours de parole ont pris fin et l’homme au chocolat chaud a pris en charge l’animation. Parlant sans cesse, chantant, dansant et faisant danser ses voisins, il maintient la bonne humeur au sein du camp.

Un des indignés glisse, goguenard, avant de s’endormir : « je peux dormir tranquille avec tous ces policiers autour de moi là pour nous protéger. Mais ça m’emmerde quand je pense à tout l’argent que ça doit coûter alors qu’ils nous parlent de crise ». La fin de nuit se déroule sans incident, et les manifestants n’ont pas cédé face aux provocations. Fait qui rend encore plus incompréhensible la violence policière du petit matin.

Quelques minutes après l’expulsion des manifestants, les employés de la ville nettoient ce qui reste du campement et emportent les affaires que les campeurs ont dû laisser derrière eux lors de leur fuite. Ainsi, grâce à une intervention brutale et injustifiée, les dernières traces de cette mobilisation sont effacées et le « doux commerce » peut reprendre ses droits sur la Puerta del sol sans que les touristes qui commencent à affluer sur la place puisse se douter du formidable élan populaire qui a eu lieu la nuit passée.


Emmanuel Daniel

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