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Point de vue

Paillé : « Quand les journalistes dénoncent le pouvoir, c’est par le petit bout de la lorgnette »

dominique-paille-10377294jaqrp_1713Les politiques manipulent les journalistes, qui faute de moyens, de volonté ou de discernement, se laissent manipuler. On s’en doutait, mais on a maintenant une confirmation claire grâce au cynisme de Dominique Paillé, ancien porte-parole de l’UMP.

Les journaux sont-ils encore des contre-pouvoir et les journalistes des sentinelles du peuple ?
La lecture de l’ouvrage Circus Politicus de Christophe Deloire et Christophe Dubois permet d’en douter. Les déclarations de Dominique Paillé, alors porte-parole de l’UMP, qu’ils rapportent dans le livre, ont particulièrement retenu mon attention. Elle sont à mettre devant les yeux de tous les journalistes, en exercice ou en devenir, tant il est rare qu’une personnalité politique explique sans langue de bois comment il manipule une presse qui ne semble pas beaucoup l’inquiéter.

« Nous avons compris l’attitude un peu superficielle des journalistes, nous créons tous les jours de nouveaux événements pour qu’ils ne puissent pas s’organiser, se concentrer, réfléchir et dénoncer durablement un certains nombres d’aspects de la politique que nous menons, et sur lesquels, je le dis très sincèrement, il y aurait matière à dire, à écrire. Il n’y a jamais une appréhension globale de la situation, de l’attitude du pouvoir, et une analyse qui pourrait disséquer les errements de ce pouvoir et les mettre en lumière d’une manière crédible ».

L’approche des journalistes est donc superficielle. Forcés d’alimenter un flux d’actualité en continu, ils ne seraient plus capables de prendre de la hauteur, de mettre les informations en perspective afin de formuler une critique d’ensemble. Paillé dénonce ce journalisme de surface, son tropisme pour les petites phrases ainsi que la dérive peopolitique de la plupart des journaux généralistes désireux de « vendre du papier ».

Journalisme de surface

Et il étaye son argumentation avec plusieurs exemples qui démontrent à quel point il est facile de manipuler des journalistes trop obnubilés par la recherche de déclarations fortes pour s’attacher aux faits.

Il cite par exemple les annonces de Sarkozy quant à la moralisation de la finance, reprises par tous les médias. « Tout le monde dit ‘très bien’, mais aujourd’hui personne ne s’affole du fait que les bonus sont de retour ». Il va même jusqu’à livrer la technique de manipulation utilisée pour tromper des journalistes moins attachés à la forme qu’au fond. « Vous faîtes dire à dix bouches, qui, normalement, font autorité, dix fois de suite que les bonus ont été arrêtés les Français en seront convaincus. Jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent que ce n’est pas le cas, mais alors on sera passé à autre chose ».

Autre exemple, frappant d’actualité : « On a fait du foin, moi le premier, d’ailleurs, sur la délocalisation de la production de la Clio 4 en Turquie, mais presque personne ne s’est demandé dans la presse comment l’Etat qui détient 15% des actions de Renault et siège au Conseil d’administration peut s’offusquer d’une décision dont il est partie prenante. […] Les journalistes auraient pu gratter et s’apercevoir que quand Renault a délocalisé, ça a toujours été une catastrophe. Renault a le moins vendu quand il a délocalisé le plus entre 2004 et 2007 ».

Le petit bout de la lorgnette

Mais là encore, lancés dans une course folle contre l’information, les journalistes n’ont pas pris le temps de creuser et de dépasser les discours officiels. Le politicien se permet même de raconter comment, grâce à une basique mise en scène, il a abusé de la naïveté et de l’absence de curiosité des gratte-papier. Convoquez un grand patron à l’Élysée, agrémentez le tout de quelques déclarations tonitruantes et personne (ou presque) ne cherchera à aller plus loin. « Nous obtenons ainsi 4 dépêches AFP, des comptes-rendus dans tous les journaux, sans que personne n’analyse la situation ».

Ces propos seraient ceux d’un membre d’Acrimed, ils seraient tout de suite critiqués par la profession qui pesteraient contre ces donneurs de leçons invétérés. Sauf qu’ici, ils émanent d’un homme dont le métier est de profiter de la crédulité médiatique. Et son constat est sans appel : « Quand les journalistes dénoncent le pouvoir en place, c’est toujours par le petit bout de la lorgnette ».

Journalisme de Gouvernement

Certes, ces critiques ne valent pas pour tous les journalistes et tous les organes de presse, l’actualité de ces derniers jours nous l’a bien montré. Mais elles lèvent le voile sur l’incapacité des journalistes à dépasser les écrans de fumée installés devant leurs yeux par les élites. Les raisons sont connues : la réduction des effectifs, la précarité des conditions de travail, la nécessité de publier plus vite que les confrères, d’alimenter un flux continu d’information, les barrières que constituent les conseillers en communication…

Mais ces difficultés ne sauraient justifier la situation actuelle. Celle d’un journalisme de Gouvernement, s’en tenant aux déclarations d’hommes qui ont tout intérêt à leur mentir. Rien ne justifie cette absence de mise en perspective, la dilution de l’esprit critique. Si les patrons de presse peinent à comprendre que ce journalisme de commentaires, exceptionnellement consensuel, s’éloigne de leur cœur de métier, les lecteurs eux l’ont vite saisi. La baisse chronique des ventes étant la preuve la plus éclatante du désintérêt du public pour cette information bas de gamme.

Vivement que la profession en ait marre passer son temps à « commenter des inepties ».

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