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Populisme, haine du peuple et oligarchie

2012-PopulismeLes médias français n’ont pas digéré de voir Monti, leur chouchou, distancé par Berlusconi et Grillo lors des élections législatives italiennes. Plutôt que de s’interroger sur les raisons du désamour des italiens pour ce technocrate non élu accroc à la réforme, ils mettent en garde contre la montée du populisme en Europe. Et quand ils parlent de populisme, ils ne font pas référence à la « tendance artistique et en particulier littéraire qui s’attache à l’expression de la vie et des sentiments des milieux populaires », dont Sartre fut un des représentants.

Quand les journalistes français, ou les « experts » et politiciens à qui ils tendent le micro, évoquent le populisme, c’est pour dénoncer les leaders politiques qui ont fait de la critique des élites et du recours au peuple leur marque de fabrique. Remarquons d’abord que pour Berlusconi, ce qualificatif est peu approprié. En effet, l’homme incarne à lui seul l’élite politique, économique et médiatique italienne. Pepe Grillo, par contre, correspond tout à fait à cette description.

Il n’est pas surprenant que les élites tentent d’étouffer les critiques de plus en plus nombreuses qu’elles essuient. Ce qui l’est plus, c’est que le mot « populiste » soit employé pour disqualifier ces critiques et ceux qui les portent. Les termes de démagogue, de bonimenteur, ou tout simplement de politicien pourraient très bien être utilisés pour dénoncer les professionnels de la politique prêts à tout pour se faire élire. Mais non, les élites parlent de « dérives populistes », laissant entendre qu’un recours au peuple pourrait nous ramener aux heures les plus sombres de notre histoire.

Comme le rappelle Benoît Schneckenburger, auteur de Populisme, le fantasme des élites, « l’accusation de populisme masque en fait l’idée que l’appel à une forme plus directe ou plus impliquée du peuple reste fondamentalement illégitime, parce que le peuple serait, comme par nature, incapable de se gouverner par lui-même ».

Pire, le populisme est souvent présenté comme un risque de repli identitaire avec tout l’imaginaire nauséabond qu’il véhicule. Tplantu3oute volonté de rupture avec le système actuel, qu’elle soit portée par un quidam ou par un professionnel de la politique, est frappée du sceau de l’infamie. Toute tentative de redonner au peuple la souveraineté qui lui revient de droit est dénoncée comme une abomination, une insupportable et inconcevable « dérive populiste ». Comme si se rapprocher des aspirations populaires menait inévitablement à la catastrophe. Comme si le peuple ne pouvait accoucher que du pire sans la tutelle bienveillante de ses représentants éclairés.

Pourtant, le populisme n’a pas toujours été connoté négativement, bien au contraire. Mais un glissement sémantique impressionnant a été opéré en un siècle. L’académie française nous rappelle en effet que le populisme était d’abord utilisé pour définir « un mouvement de tendance socialiste, né en Russie dans les années 1860, qui rassemblait des jeunes gens, issus de l’aristocratie et de l’intelligentsia, convaincus de la nécessité d’expier un destin privilégié en ‘allant au peuple’, c’est-à-dire à la paysannerie, pour l’éduquer et le préparer à jouer son rôle historique ». Les élites actuelles, loin de vouloir se rapprocher du peuple, font au contraire tout pour s’en éloigner. Elles agitent l’épouvantail du populisme pour légitimer leur domination en se plaçant en rempart contre un peuple supposé violent, ignare et dangereux pour lui-même.

La France ne saurait être une démocratie

A cela rient de surprenant. Cette méfiance envers le peuple n’a rien de nouveau. Rappelons que les pères fondateurs de ce que nous appelons aujourd’hui (et à tort) démocratie n’avaient aucune envie de voir les citoyens prendre part à la chose publique autrement que par le truchement des élites. Citons par exemple l’Abbé Sieyès :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789)

La suspicion dont l’Abbé Sieyès fait ici preuve à l’égard de la démocratie et du peuple était partagée par la plupart des révolutionnaires des deux côtés de l’Atlantique. Pour Madison, un des pères fondateurs américains et 4e président des Etats-Unis, le but du système représentatif est «d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays». Dit autrement, le peuple est trop bête pour pouvoir se gouverner lui-même, d’où la nécessite de confier la conduite des affaires publiques aux seules élites éclairées.

6a00d8341e62f653ef014e8762a115970d-800wi  En deux siècles, peu de choses ont changé. Si ce n’est que contrairement aux aristocrates de l’époque, les élites actuelles n’osent pas avouer clairement leur mépris pour le peuple. Ils se cachent donc derrière la dénonciation du populisme, qui leur permet non pas de fustiger la prétendue ignorance du peuple, mais la folie et l’opportunisme de ceux qui prétendent lui redonner une place centrale.

Entendons-nous bien, je ne prétends nullement que tous ceux qui sont taxés de populisme sont de véritable démocrates, je dénonce simplement le fait que toute critique du gouvernement représentatif et des dérives oligarchiques inhérentes à son fonctionnement soit discréditées à l’aide d’un terme largement galvaudé.

Alors que la construction européenne à marche forcée a ôté aux citoyens le peu de contrôle qu’ils avaient sur ses représentants, au profit d’un gouvernement supranational, technocratique et libéral, les détracteurs du populisme redoublent d’efforts pour étouffer toute tentative susceptible d’encourager un réveil populaire. La peur des élites de voir leur main-mise sur le pouvoir perturbée par des trublions qui, sincèrement ou non, demandent plus de démocratie est palpable. Et ils ont raison de s’inquiéter.

Les taux d’abstention qui ne cessent de grimper depuis 30 ans (hors élections présidentielles) traduisent en effet la défiance des citoyens envers ceux qui sont censés les représenter et, en dernière analyse, envers le système qui les consacre. En dénonçant le populisme, ils renient le peuple comme acteur possible de l’histoire et présentent le gouvernement par et pour les élites comme un horizon indépassable.

On les comprend. Un régime réellement démocratique consacrant la souveraineté populaire, les priverait de leurs privilèges actuels. Ainsi, les détracteurs du populisme sont au XXIème siècle ce que les nobles étaient à la révolution française, des réactionnaires désireux de préserver leur pré carré.

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