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Point de vue

Lettre ouverte à mes confrères journalistes

Pour lutter contre la médiocrité journalistique, il est temps que nous acceptions enfin de nous remettre en question, nous journalistes.

« Censure ! ». En cette fin d’année, certains de mes confrères se sont plaints de ne pas pouvoir exercer leur métier dans de bonnes conditions. J’ai cru une seconde à un réveil, à un cri du cœur d’une profession réalisant soudain la médiocrité dans laquelle elle est plongée.

Une fois de plus, j’ai été déçu. L’objet de leur courroux ? Le fait que l’Élysée refuse qu’un déplacement présidentiel soit accompagné de la meute de courtisans journalistes habituelle. S’il était question du procès Clearstream ou de tout autre événement d’ampleur, la réaction aurait été légitime. Sauf qu’il s’agit là du déplacement de François Hollande à Rungis ! « Un exercice de communication institutionnelle, rien de plus, rien de moins », observe Stéphane Soumier. François va au marché et les grands reporters considèrent qu’il s’agit d’une information de toute première importance pour leurs lecteurs/spectateurs. Quelle misère. Voilà qui reflète bien la triste vision qu’ont les journalistes de leur mission d’information du public. Le quatrième pouvoir dans toute sa splendeur.

Cette réaction ne m’inspire que pitié et mépris. L’incident de Rungis montre que les journalistes en question ont autant d’esprit critique qu’une dinde de noël (après fourrage et cuisson). Plutôt que de s’indigner auprès de leurs supérieurs d’avoir à couvrir pareil non-événement, ils préfèrent rejeter la faute sur Hollande. « Laissez-nous ronger notre os, aussi insipide soit-il », s’écrient-ils en chœur. Est-ce un manque de courage, une absence de recul sur leurs pratiques, une carence dans la formation ? Surement un peu des trois.

Dictature de l’infotainment

Je suis sûr qu’un paquet de mes confrères partagent mon avis. Qu’ils en ont marre de bâtonner des dépêches, d’enchaîner les papiers stupides sur la fin du monde, les frasques de DSK ou les tweets de célébrités… Qu’en entrant en école de journalisme, ils rêvaient de devenir Bob Woodward ou Albert Londres. De partir en reportage ou d’enquêter pour donner à voir et à penser aux lecteurs. Certains le font, ils sont malheureusement minoritaires.

Les autres en sont réduits à suivre des déplacements présidentiels soigneusement encadrés par des gourous de la com’ et à analyser les petites phrases des politiques, quand ils ne font pas de publireportage. Censés jouer le rôle de contre-pouvoir, les journalistes sont en fait des alliés objectifs d’un pouvoir qu’ils ne remettent en cause que sporadiquement et toujours en surface.

Certes, la précarité qui touche le milieu ne favorise pas une rébellion des journalistes. Difficile de refuser de traiter ce genre de banalité quand on sait qu’une armée de petits soldats attendent à la porte, prêts à reprendre le flambeau de la vacuité journalistique, à alimenter le flux continu de l’infotainment pour un salaire de misère.

PAYING TO GO TO WAR from Asma Films on Vimeo.

Vacuité théorique et critique

Il faut dire qu’ils sont désarmés, intellectuellement désarmés, les petits soldats du journalisme. Quand je lis les analyses politiques de certains de mes confrères, je ne peux m’empêcher de penser que les seuls bouquins qu’ils ont lu sont ceux de leurs collègues. La vacuité théorique et critique est patente. Peut-être est-ce pour cela qu’ils sont dans incapacité de questionner le cadre restreint dans lequel ils évoluent.

67359_567940816555662_904670011_nAliénés par la dictature du buzz, du lol et de l’instantanéité, ils en oublient leur rôle : informer le lecteur, le faire réfléchir, lui faire découvrir de nouveaux horizons. Beaucoup de mes confrères ne sont que des tuyaux à communiqués de presse. Et ils s’étonnent ensuite de la crise dans laquelle est plongée le métier. On pointe du doigt internet, les journaux gratuits, la télé, la crise… Tout les boucs-émissaires sont bons quand il s’agit de ne pas se remettre en question. Ils oublient cependant que la baisse des ventes de journaux est constante depuis plus de 30 ans.

Ils n’ont pas compris que les lecteurs ne mettront pas un sou dans un journal dénué de toute valeur ajoutée. La presse d’opinion est morte depuis longtemps, volontairement remplacée par un contenu sans aspérités afin de pouvoir attirer le plus possible d’annonceurs et de fonds publics. Les lecteurs ne sont pas dupes, et se sont détournés en masse de cette presse de complaisance.

Sans les 1,2 milliards (1,2 milliards !!!) d’argent public injectés chaque année dans les médias par le gouvernement, sans parler des participations intéressées d’oligarques extérieurs à la presse (coucou Pigasse, Tapie & cie), la plupart de nos grands quotidiens auraient mis la clé sous la porte. Il est grand temps de s’interroger sur les raisons réelles d’une telle désaffection du public (et encore les chiffres de ventes sont artificiellement gonflés).

Pourtant, l’espoir n’est pas perdu. Mediapart, arrêt sur image, XXI, le canard enchaîné, Usbek et Rica et d’autres montrent que le lecteur est prêt à payer en échange d’un contenu à forte valeur ajoutée. Qu’il suffit de lui apporter de la nourriture intellectuelle et non de lui servir une bouillie insipide qu’il peut obtenir gratuitement ailleurs.

2013 : réagissons

Les journalistes d’aujourd’hui savent que ce que je dis est vrai, même si certains ne se l’avoueront pas. Il faut bien rationaliser sa condition. Mais ils sont paralysés par la crise qui frappe leur métier. Le panurgisme fait des ravages. Tout le monde fonce dans le mur en attendant que le vent tourne. Que les éditocrates, premiers responsables de la sclérose médiatique, décident subitement de changer de cap.

Terrible erreur. Le changement ne vient jamais d’en haut, mais de la base. C’est à nous de prendre notre destin en main. De refuser de pisser dans le sens du vent et d’apporter notre pierre à l’édifice de la médiocrité journalistique. Les sujets à traiter ne manquent pas. Les financements si, c’est vrai.

Mais est-ce une raison valable pour abdiquer ? Surement pas. Reprenons-nous en main. Ne serait-ce qu’en proposant à nos rédactions des sujets dignes d’intérêt pour nos lecteurs, car, faut-il le rappeler, c’est pour eux que l’on travaille. Prenons des risques. Tant pis si le prix est à payer est la précarité, il en va de l’avenir de notre métier, de notre avenir. Faisons en sorte de pouvoir nous regarder dans une glace sans rougir dans quelques années. Car, comme le disait Saul Alinsky, « il n’y a pas plus immoral que le refus systématique de se donner les moyens d’agir ». Multiplions les initiatives. N’ayons pas peur de faire mieux que les générations passées. Redonnons au public l’envie de nous faire confiance. Il n’est pas trop tard. Espérons que 2013 soit l’année du renouveau journalistique. C’est tout ce que je nous souhaite. Merveilleuse année à nous.

Allez, finissons 2012 sur une touche d’humour


Emmanuel Daniel

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