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Point de vue

Tuerie de Toulouse : panurgisme émotionnel et instrumentalisation

Hier soir, j’ai reçu ce touchant message : « Une pensée pour les 4 morts et 2 blessés du collège-lycée juif Osara-Tora ce matin à Toulouse. En espérant que tous les etablissement scolaires respectent la minute de silence prévu pour demain, mardi 20 mars à 11h…Fait passer si ta un cœur ».

J’avais dans un premier temps décider de ne pas réagir à ce fait-divers tragique et à son insupportable surmédiatisation. Mais qu’on vienne ainsi m’emmerder sur mon portable avec ce chantage moral m’énerve au plus haut point. Je m’attendais presque à voir des gens débarquer chez moi, prêts à me molester si je refusais de participer à une marche silencieuse ou à une cérémonie de pleurs publique digne de la Corée du nord.

Indignation à géométrie variable

Avant de me faire insulter, je précise que cet événement est tragique, que l’acte est horrible et que j’espère que le tueur sera arrêté rapidement… Je suis également content de voir que malgré l’apathie qui caractérise notre société, les Français arrivent encore à se révolter. Dommage que cette indignation soit à géométrie variable et ne se manifeste qu’à l’occasion de faits-divers abondamment relayés et commentés.

Les raisons de se révolter sont pourtant nombreuses : du massacre des Syriens à celui de notre système social en passant par la difficulté d’accès à l’eau potable (qui tue chaque année 1,5 millions d’enfants de moins de cinq ans). Mais point d’indignation pour ces scandales quotidiens, si ce n’est de façon sporadique, quand un reportage au JT vient couper l’appétit des téléspectateurs en montrant des images de désolation. Comme si la colère consensuelle provoquée par un fait-divers pouvait masquer notre résignation habituelle. Il semble plus facile de se révolter contre l’inévitable accès de folie humains que contre les évitables dérives du libéralisme. L’effort d’abstraction demandé est en effet moindre pour saisir la violence d’une tuerie que pour comprendre la violence économique qui nous touche au quotidien.

Mais au vu de la surenchère médiatique, j’en arriverai presque à cautionner les multiples hommages larmoyants aux victimes sur les réseaux sociaux. Il est vrai qu’en pleine campagne présidentielle, cette affaire mérite d’être le seul sujet d’attention et de préoccupation des Français… D’ailleurs, à grands renforts d’émissions spéciales, et d’articles en pagaille, les lecteurs/spectateurs en ont eu pour leur argent. Les journalistes nous ont savamment expliqué sur des kilomètres d’éditoriaux, tout ce qu’ils ne savent pas sur cette affaire. Le « je n’en sais rien, mais je vous le dis quand même« , semblant être de rigueur.

Instrumentalisation politico-médiatique

Au delà de l’opportunisme des médias tentés de faire péter le clicomètre et les ventes de papier en jouant sur le panurgisme émotionnel des Français, à qui l’on fait croire que ce drame est le premier de leurs soucis, j’ai été encore plus choqué (mais pas surpris) par l’attitude des politiques, qui se sont empressés de se saisir de l’affaire. La palme de l’abjecte revenant à Nicolas Sarkozy qui, lors d’une visite d’école s’est efforcé d’entretenir le sentiment de peur en rappelant aux marmots que « la tuerie aurait pu se passer ici« .

Mais il n’est pas le seul. Hier soir, tout bon candidat devait être à la synagogue ou participer à une marche silencieuse, au risque d’être accusé de cautionner le crime. Il fallait occuper le terrain. Et gare à ceux qui n’observaient pas de trêve. Alain Juppé a ainsi rappelé à l’ordre François Bayrou pour avoir tenu une réunion publique. L’UMP donnant des leçons de morale politique, on croit rêver. Certes, les témoignages de compassion sont légitimes, mais la récupération de la douleur d’autrui à des fins électoralistes est tout simplement gerbante. Comble du ridicule, le président sortant a interrompu sa campagne jusqu’à mercredi pour se consacrer à cette affaire. Bientôt sur TF1, les images de Sarkozy arrêtant lui-même le malfaiteur… Il faudra bien ça pour rehausser le niveau d’une campagne placée sous le signe du steak halal.

Au vu de la qualité de cette dernière, cette pause n’est pas vraiment un drame. Mais on peut quand même s’inquiéter de l’importance donnée à un fait-divers dans notre démocratie. Surtout que l’instrumentalisation de ce dernier n’est pas sans conséquence. La dictature de l’émotion étant ce qu’elle est, ce crime a redonné du grain à moudre aux partisans de la peine de mort et aux défenseurs de la tolérance zéro, leur donnant une légitimité dans l’opinion. Si chaque meurtre devait entraîner autant de réactions, la France serait paralysée tous les jours vu qu’on enregistre environ 800 meurtres par an (chiffre qui ne fait d’ailleurs que baisser).

Des élections sous le signe de la peur

A quelques encablures du 1er tour, rien de rassurant. En 2002, un fait-divers survenu quelques jours avant l’élection avait encouragé les Français à laisser parler leurs désirs sécuritaires, avec les conséquences que l’on sait. Même si le sociologue Laurent Mucchieli estime que Sarkozy n’a aucun intérêt d’amener la campagne sur le terrain de la sécurité au vu de son bilan, rien n’empêche Le Pen de le faire.

Ce qui est sûr c’est qu’à cause de cet emballement, « la France à peur », comme le déclarait déjà Roger Gicquel dans son JT en 1975. La ficelle n’est pas nouvelle mais elle marche toujours aussi bien. Agitez au JT l’épouvantail de la peur, et les citoyens s’en saisiront sans réfléchir. Rien de tel qu’un fait-divers sanglant pour souder artificiellement un peuple et lui faire oublier temporairement ses tracas quotidiens.

La seule chose dont on puisse se réjouir, c’est que les travaux parlementaires soient fermés, ce qui évite au Président de persister dans la stratégie du « un fait-divers, une loi ».

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