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Point de vue

Les Anonymous nous donnent une leçon de démocratie

Les Anonymous, un collectif de hackers aux actions retentissantes, occupent une place de choix dans le débat public. Ils suscitent inquiétude ou espoir parmi la population mais laissent rarement indifférent. Doit-on en avoir peur ou les considérer comme les sauveurs de notre démocratie ?

En ce début d’année, les lois SOPA et PIPA sur la protection de la propriété privée sur internet, ainsi que la fermeture par le FBI du très populaire site de téléchargement MegaUpload ont déclenché le courroux des protecteurs de la liberté du net. Pour protester contre ces mesures, les Anonymous, collectif de hackers désormais célèbre, ont attaqué de nombreux sites commerciaux et gouvernementaux. Le vote de ces lois a été repoussé sine die par le gouvernement et les parlementaires américains, mais le site de streaming est lui toujours fermé et son créateur en attente de jugement.

Si ces mesures inquiètent les défenseurs d’un net libre, les attaques des Anonymous ont également suscité de l’appréhension chez certains citoyens. Qui sont-ils ? Des dangereux terroristes ou des cyber-activistes altermondialistes ?  Leurs actions ne se limitent pas aux attaques récentes. Ils se sont notamment illustrés lors du printemps arabe, au moment de l’affaire Wikileaks. Ils s’en sont également pris à l’Iran ou encore l’Église de Scientologie. Leur champ d’action est large et ils interviennent partout où ils jugent que les libertés sont menacées. La montée en puissance et la structuration progressive du collectif inquiète notamment en haut lieu. En mai dernier, l’OTAN avait d’ailleurs considéré les Anonymous comme dangereux.

Les pourfendeurs des Anonymous critiquent la « lâcheté » et la dangerosité de ses anonymes qui avancent face cachée « hors du cadre démocratique ». Le directeur de la rédaction de l’Express, Christophe Barbier avait d’ailleurs violemment critiqué le collectif dans une de ses chroniques. En réponse à ce qui a été vu comme une provocation, le site internet de l’Express avait été brièvement mis hors service. Une attaque que les Anonymous ont déploré, imputant l’acte à des individus isolés. Plus récemment, ils ont diffusé les coordonnées de plusieurs centaines de policiers pour protester contre l’arrestation par la DCRI de deux de leurs membres présumés.

Le règne de l’arbitraire

Les cibles de ces hackers sont des institutions gouvernementales ou des entreprises qu’ils accusent de porter atteintes aux libertés individuelles et collectives ainsi qu’à la démocratie. Ces actions de contestation, que certains comparent aux fauchages d’OGM par les altermondialistes, offrent un contrepoids salutaire dans un contexte d’augmentation des entraves à la liberté. Néanmoins, le caractère nébuleux de l’organisation est susceptible d’entraîner des dérives. En effet, sur quels critères s’appuyer pour décréter qu’une institution mérite d’être attaquée  ?

Certes, pour coordonner leurs attaques, les Anonymous se rassemblent sur des chats dédiés où ils décident des actions à mener et du mode opératoire. Mais rien n’empêche des individus isolés de s’attaquer à une cible qui ne représente pas de risque pour la liberté, dans le seul but d’assouvir des desseins personnels. Il n’est pas impossible non plus que, malgré une concertation préalable, les Anonymous jettent leur dévolu sur une organisation ou un individu qui ne le mérite pas. En l’absence de règles claires et de gardes-fous, c’est le règne de l’arbitraire. Il est possible que demain, des informations bancaires se retrouvent en libre accès sur internet ou que des coordonnées complètes de quidams soient diffusés sur le web sans raisons particulière. D’ailleurs, la capacité de jugement des Anonymous a déjà été remise en cause lorsqu’ils envisageaient de rendre publiques une liste de 1600 membres d’un réseau pédophile. Le site Numerama rappelait alors qu’ :

 » une société qui laisse se former des milices privées pour faire respecter l’ordre est une société anarchique qui ne peut aboutir qu’à un accroissement de la violence. « 

En outre, les Anonymous se sont eux mêmes déjà fait pirater et les coordonnées de membres présumés s’étaient alors retrouvées sur la toile, montrant bien les limites de ce type d’intervention.

DR

Cartoon illustrant le piratage qu'ont subi les Anonymous (DR)

Le développement de cette nouvelle forme de désobéissance civile, qu’internet et les réseaux sociaux ont permis de fédérer et de renforcer, n’est donc pas sans risques. Pour autant, ces actions sont salutaires et ne sont au final qu’une réponse à la systématisation des atteintes à la liberté de s’informer et de s’exprimer et à la montée en puissance de la « société de surveillance ». Si les moyens utilisés peuvent paraître extrêmes, il ne faut pas oublier qu’ils viennent palier à l’affaiblissement des voies d’expression et de contestation classiques (manifestation, grève, pétitions…) que les gouvernements semblent ignorer de plus en plus. Il est également utile de rappeler que face à l’apathie populaire engendrée par la défiance envers une démocratie représentative qui ne l’est plus, la censure et la multiplication des lois sécuritaires ne provoquent pas de réaction populaire notable. Il est donc bon de savoir qu’un groupe d’hacktivistes bienveillant veille à ce que nos gouvernements ne nous prive pas de nos droits dans l’indifférence générale.

Hacking d’initiative populaire

Mieux, ce mode d’expression direct et sans leader cher aux Anonymous est démocratique par nature. Enfin, il tend à l’être. Il ne le sera vraiment que quand chaque citoyen sera en mesure de comprendre et d’utiliser les outils jusqu’ici réservés aux internautes un minimum avertis. Certes, étendre le pouvoir d’action des Anonymous, sous leur forme actuelle, à l’ensemble de la population mondiale n’est pas souhaitable, pour les raisons évoquées ci-dessus. Néanmoins, nous assistons aux prémices d’une reprise en main par les citoyens de leur capacité d’autodétermination.

Pour légitimer ses actions de désobéissance civile et faire en sorte qu’elles s’accordent avec l’intérêt général, on pourrait imaginer soumettre les actions au vote des citoyens, via une plate-forme en ligne dédiée. Ainsi, avant d’entreprendre une attaque, un boycott ou toute autre action, il faudrait que celle-ci recueille l’approbation de la majorité ou qu’elle soit plébiscitée par un nombre conséquent de votants. Ce mode de décision et d’organisation n’est pas sans rappeler le projet 8th Wonderland (présenté dans un film), où les citoyens d’un monde devenu autoritaire votaient des motions préalablement débattues et validées par les membres, avant de les faire appliquer. Ce procédé aurait également l’avantage de limiter les risques de dérives inhérentes à l’organisation anarchique des Anonymous.

Ainsi, les citoyens Français (on peut aussi imaginer restreindre ce mode de représentation à des zones géographiques moins étendues) pourraient d’un commun accord décider de mettre le site de la Hadopi hors service ou de détruire la base de données du fichier des 60 millions de gens honnêtes. Au niveau local, les Parisiens seraient eux en mesure de perturber le système de vidéosurveillance de la ville. Ce ne sont là que des exemples des actions d’utilité publique que pourraient mener les nouveaux Anonymous, confortés par un soutien populaire.

Power to the people

Pour pousser la logique de la démocratie directe jusqu’au bout, on pourrait imaginer se servir de ce type de plateforme comme d’un outil de référendum d’initiative populaire. Ainsi, les lois portées par un nombre défini de citoyens (au hasard 500 000) seraient soumises directement au vote. Si la proposition est approuvée par la majorité, elle se transformerait en loi. À l’inverse, les citoyens pourraient, en suivant le même mécanisme, décider d’abroger une loi votée par le Parlement. Ce système de démocratie directe ne pourrait pas (seul) remplacer notre actuel monarchie régime parlementaire, mais il offrirait aux citoyens la possibilité de reprendre la main sur des questions qui leur semblent essentielles.

Pour que le système fonctionne, il est nécessaire que les citoyens votent en connaissance de cause. En effet, laisser à un peuple ignorant le choix de voter sans avoir conscience des conséquences de ce vote est suicidaire. Dans notre démocratie représentative actuelle, on peut émettre des doutes quant à la capacité dupeuple à faire des choix rationnels sur des questions complexes. Mais lui redonner la possibilité de prendre directement en main le futur de son pays aurait pour conséquence de le responsabiliser, responsabilité qui le pousserait à ne pas prendre de décision sans en connaître les tenants et les aboutissants. C’est la thèse défendue par Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. « le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner un peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner » *.

Est-ce plus absurde de laisser le soin aux citoyens de décider pour eux-mêmes que de confier cette tâche à des parlementaires que l’on aura élu sans connaître leurs compétences réelles, ou à des ministres qui du jour au lendemain passent du ministère de l’Économie à celui de la Santé, du Sport à la Défense ? La question mérite d’être posée. La réponse de Protagoras, qui parlait de la (certes très imparfaite) démocratie Athénienne est éclairante :

 » Quand il y a besoin de délibérer sur les affaires qui intéressent l’administration de l’Etat, on voit se lever indifféremment pour prendre la parole architectes, forgerons, cordonniers, négociants et marins, riches et pauvres, nobles et gens du commun, et personne ne leur reproche […] de s’aviser de donner des conseils sans rien avoir appris d’aucune source et sans avoir eu aucun maître. C’est que, manifestement, on estime pas que cela s’enseigne. » **

L’idée de laisser au peuple l’initiative des lois peut paraître folle, pourtant, en France, la loi sur le référendum d’initiative populaire, qui permet aux citoyens de soumettre une loi au référendum, a été votée par l’Assemblée et sera étudiée par le Sénat en février. Cette pratique a déjà cours en Italie, en Autriche et en Californie. Néanmoins, la loi actuelle a été pensée pour que cette avancée démocratique majeure ne puisse jamais être appliquée. En effet, il faudrait obtenir le soutien d’1/5 des membres du Parlement (soit un peu moins de 200 parlementaires) ainsi que la signature de 10% des électeurs inscrits, soit environ 4,5 millions de Français avant que le texte soit soumis au référendum et ce sans qu’une structure/plateforme dédiée soit mise à disposition pour faciliter la mobilisation. Mais même si cette loi, dans sa forme actuelle, n’est que de la poudre aux yeux, cela montre que l’idée même de la démocratie directe fait son chemin.

N’ayez pas peur de vous-même

Certes, l’idée de laisser les citoyens gouverner peut effrayer les platoniciens qui considèrent que seule les élites sont capables de gouverner. Mais, au vu de la crise de la représentativité que nous traversons (une étude de 2010 montre que seuls 13% des citoyens jugent favorablement l’action des politiques**), il serait judicieux de laisser plus de place à l’expression de la souveraineté du peuple. Surtout que le principal argument opposé par les défenseurs du statut quo est la question de la compétence. L’argument pourrait être recevable si les élites que nous désignons se montraient à la hauteur de la confiance que nous leur apportons. Pourtant, force est de constater que malgré leurs talents supposés pour la gouvernance, leur bilan, notamment depuis la montée du néolibéralisme, est pour le moins contestable. Pire, les gouvernements gouvernent de plus en plus contre leur peuple et pour le seul profit de leurs puissants alliés, la Grèce en est l’exemple le plus probant.

Alors que les citoyens peinent à se reconnaître dans une démocratie participative dans un état de péremption avancée, les Anonymous nous prouvent que le peuple peut (et doit) faire entendre sa voix. Certes, leurs méthodes sont contestables et perfectibles, mais elles ont le mérite de nous encourager à explorer d’autres pistes. Avec ce billet, je partage avec vous une réflexion qui s’inscrit dans un cadre plus global de retour vers une démocratie participative et directe, pléonasmes qui pourtant aujourd’hui ne tombent pas sous le sens. N’hésitez pas à me faire part de vos remarques et critiques, car c’est également ça la démocratie participative !

Je termine sur une dernière citation attribuée à Périclès (encore un Athénien, décidément !) qui malgré ses 2 000 ans d’ancienneté, trouve tout son sens dans le contexte actuel :

 » Nous sommes les seuls à penser qu’un homme ne se préoccupant pas de politique mérite de passer, non pas pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. Nous intervenons tous personnellement dans le gouvernement de la cité au moins par notre vote ou même en présentant à propos nos suggestions. Car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes avant que la discussion nous ait éclairés sur ce qu’il y a à faire  » **

E.D.

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* Le terme terme « jury » employé ici ne doit pas être interprété uniquement au sens de jury populaire dans les tribunaux, mais comme « jury citoyen » prenant directement part aux décisions publiques. C‘était par exemple le cas en Allemagne jusque 2003, où les jurys citoyens décidaient de l’allocation d’un budget au niveau local.

** Les citations et études sont issues de l’excellent livre du sociologue Yves Sintomer : Petite histoire de l’expérimentation démocratique – Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours.

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Discussion

Une réflexion sur “Les Anonymous nous donnent une leçon de démocratie

  1. Que ce qui est dit, soit débattu…

    Publié par Aguillé | 31/01/2012, 12:41

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