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Le petit journal : une imposture journalistique

Le petit journal, émission star de canal + n’est pas une émission journalistique, simplement une bonne émission de divertissement à qui les téléspectateurs accordent beaucoup trop de crédit.

Cette semaine, j’ai appris en regardant Canal + qu’en France, la liberté de la presse n’est plus qu’un slogan. Gangrénés par la recherche de la profitabilité et la connivence avec le pouvoir,tous les journaux sont inféodés au gouvernement et au grand Capital. Tous ? Non ! Une équipe d’irréductibles défenseurs de la liberté d’expression et de l’information de qualité résiste encore et toujours à la censure. Hier,Le petit « journal » de Yann Barthès a encore fait éclater la vérité au grand jour. Vigoureux défenseurs du droit à l’information, ils ont eu la bravoure d’affronter l’odieux bolchevik populiste aux relents dictatoriaux qu’est Jean-Luc Mélenchon. À l’origine de ce énième différent entre le petit journal et le candidat à la présidentielle, un meeting en Lorraine où l’équipe du petit « journal » s’est vue partiellement refuser l’entrée par la sécurité du Front de gauche.

Fiers et courageux, les vaillants « journalistes » ont réalisé un sujet retraçant l’événement, images à l’appui. Le pitch est simple. Alors qu’ils étaient accrédités, ils n’ont pas pu accéder à une réunion entre Jean-Luc Mélenchon et un collectif de chômeurs. Ils ont néanmoins pu assister au meeting et à la conférence de presse. Il n’en fallait pas plus pour qu’ils se fendent d’un reportage de 7 minutes sobrement intitulé « la liberté de la presse ? »

Le Petit Journal 19/01/12 – La liberté de la presse ?

Cette vidéo likée plus de 1000 fois sur leur page Facebook sonne comme un cri du cœur contre la censure.Dans les très nombreux commentaires, les internautes s’insurgent contre cette flagrante atteinte à la liberté de la presse. Pourtant, ces accusations de censure portées par le petit journal et largement relayées sur le net peuvent être nuancées, voire balayées. Au passage j’aurais aimé que ceux qui s’indignent contre le boycott du petit journal mettent autant d’énergie à dénoncer la police politique qui surveille les médias ou les meetings de Sarkozy à huis clos.

Le petit journal n’est rien de plus qu’une émission de divertissement

Si le but du petit journal était réellement d’apporter une information au téléspectateur, pourquoi la « journaliste », qui a pu assister au point presse, n’a pas posé de question au candidat, alors même qu’elle était munie d’un micro et qu’elle en avait l’occasion ? Plutôt que de profiter de ce moment dédié à l’échange avec les journalistes, elle a préféré poursuivre Jean-Luc Mélenchon dans les couloirs du bâtiment, avec la nette intention de montrer qu’il ne voulait pas lui répondre. Si je ne cautionne pas le comportement maladroit du Front de gauche face à des « journalistes » qui avaient pourtant été accrédités, la mise en scène du petit journal est, comme à l’accoutumée, particulièrement démonstratrice pour ne pas dire malhonnête.En outre, ils se positionnent en chevaliers blancs du journalisme, victimes d’une atroce censure. Ils ne récoltent pourtant que les fruits pourris qu’ils ont semé. En effet, leurs attaques répétées et pas toujours justifiées envers Jean-Luc Mélenchon ont eu le don d’agacer le bonhomme qui a préféré se passer de la présence contre-productive du petit journal. Je ne pense pas que Mélenchon soit du genre à refuser de parler (de sa) politique, mais je comprends qu’il ne souhaite pas s’épancher sur les sujets futiles qui sont le fond de commerce du petit journal.

C’est d’ailleurs l’argument que met en avant Eric Coquerel, le conseiller spécial du candidat, pour justifier cette mise à l’écart, dans une interview accordée à Arrêt sur image :

« On estime que le Petit journal est une émission de divertissement qui prétend traiter du politique en faisant des montages qui racontent une histoire qui n’est pas la réalité. Il y a une volonté de piéger et de tout tourner en ridicule qui ne nous satisfait pas. Nous, on a décidé de le critiquer et de ne plus jouer le jeu ».

Une émission de divertissement ? Le petit journal ne serait donc pas un magazine politique mais une émission à visée purement humoristique. Voilà qui change pas mal de choses. Seraient-on étonnés si Vincent Lagaff ou Philippe Risoli se voyaient refuser l’entrée à une réunion politique ou si Nicolas Sarkozy interdisait l’accès à ses meetings à quelqu’un qui voudrait l’entarter ? J’ai tendance à penser que non. Une visite sur le site web de canal + vient confirmer la thèse avancée par le conseiller de Mélenchon. Le petit journal n’est pas classé dans la rubrique information, mais pointe à la case divertissement, à côté du SAV d’Omar et Fred. Le petit journal, sous ses airs d’émission d’information subversive, est pourtant plus proche d’un « Tournez manège » qui parle vaguement de politique que de « C dans l’air », reconnaissons-le.

Le problème serait donc réglé, les animateurs de l’émission humoristique se sont fait recaler d’une réunion où ils n’avaient pas lieu d’être. Malheureusement la situation n’est pas si simple et le petit journal n’est pas à un paradoxe prêt. Rien que le nom de l’émission prête à confusion : le petit journal… Pour ne rien arranger, il se trouve que les sbires de Yann Barthès sont dotés d’une carte de presse (ô désespoir). Je m’interroge. Pourquoi ces comiques-troupiers habitués des montages douteux sont reconnus comme journalistes. Leur travail peut-il être réellement considéré comme journalistique ?

Pour vous faire votre propre idée, je vous invité à visionner « l’enquête » menée par Yann Barhès que l’on peut voir sur la photo ci-dessus. Suite à un méticuleux travail d’investigation, le héros de l’émission répond à une question ô combien essentielle : Est-il possible de faire cuire des œufs tout en écoutant la chronique de Lionel Jospin sur LCI (émission du 18 janvier) ? Le doute n’est plus permis, le petit journal a pour vocation de révéler aux Français des informations capitales, de briser les tabous, de mener l’enquête… Bref, de faire ce qu’aucune autre rédaction n’a le courage de faire. Et les exemples sont pléthores.

Certes, le petit journal est drôle et fait parfois un travail intéressant en mettant en lumière les contradictions des hommes politiques. Mais ces rares accès d’intelligence et de sérieux passent pour des accidents de programmation tant ils sont noyés dans un océan de désinformation et de futilité. L’équipe de Yann Barthès, empreinte de parisianisme arrogant, se contente trop souvent de conforter ses aprioris caricaturaux dans des reportages dramatiquement orientés, quand il ne sont pas totalement malhonnêtes.

« Tordre la réalité » pour faire marrer

Dernier exemple en date, le passionnant sujet réalisé sur le voyage en train d’Eva Joly et de Jean-Luc Mélenchon. Le subtil montage réalisé par ces fins limiers montre que les deux candidats à la présidentielle ne se serrent pas la main alors qu’ils se croisent. Le petit journal tient là un scoop de première ordre qu’ils s’empressent de diffuser à l’antenne. Sauf qu’au delà du caractère fondamentalement futile de cette information, il est important de mentionner que les deux protagonistes s’étaient salués en arrivant dans le train, ce que le petit journal se garde bien de rappeler. Pour l’amour du LOL, ils ont donc « tordu la réalité », comme tout bon journaliste qui se respecte, cela va de soi. Ils ont même remis le couvert, s’abritant derrière une excuse pour le moins bancale : « ce qui se passe hors des caméras ne concerne pas le petit journal ». Ce serait donc ça. Il est bien connu que tous les journalistes qui se respectent se bornent aux images des caméras, se gardant bien d’éplucher des dossiers, de passer des coups de téléphone et de confronter des déclarations. Il paraît également évident que l’actualité et l’information s’arrêtent à partir du moment où le petit général appuie sur le bouton off de sa caméra. C’est d’ailleurs la définition même du journalisme.

Mais la médiocrité de l’émission n’est pas seulement caractérisée par la critique continuelle de Jean-Luc Mélenchon et à une vision du journalisme complètement hallucinante. Tout le monde en prend pour son grade, seul critère il faut que ce soit drôle, moqueur et démonstratif.

Ainsi, début 2011, Yann Barthès avait ridiculisé Benoît Hamon en diffusant un meeting où il parlait du temps de travail. Plutôt que de discuter le fond du problème, il s’est contenté de dire que ses chiffres n’étaient pas bons. La volonté de fact-checking est louable, sauf qu’elle est profondément malhonnête.

En effet, Benoît Hamon avance que l’on travaille plus en France (37 heures par semaine) qu’en Allemagne (36,2 heures). Heureusement que les économistes du petit journal veillaient pour remettre à la place ce menteur. Yann Barthès nous sort alors des chiffres qui vont à l’exact opposé de ce que vient d’annoncer le porte-parole du PS. Les données montrées à l’écran indiquent en effet que l’on travaille bien plus en Allemagne qu’en France, pays des 35 heures. Mais alors, où est le problème ? Et bien, les deux chiffres sont exacts, Benoît Hamon se basant sur le temps de travail des actfs (temps plein, temps partiel,profession libérales, bien plus représentatif de l’ensemble de la société), tandis que Yann Barthès s’appuie uniquement sur les chiffres du temps de travail à temps plein, en omettant de préciser la nuance, qui fait pourtant toute la différence. Il fait ainsi passer Benoît Hamon pour un menteur, doublé d’un incompétent, se drapant dans les draps du pourfendeur de la mauvaise foi politique. Alors que la démonstration sans fondement de Yann Barthès ne vise qu’à ridiculiser le porte-parole du PS, il est pourtant applaudi par le public qui n’y voit que du feu. Comme me le faisait remarquer un ami, quand Karl zéro réalisait un sujet avec trucage, il avait la décence de le préciser à l’écran. Plus de détails ici.

Le règne du futile

De plus les méthodes utilisées par l’émission pour obtenir les petits passages croustillants qui passent si bien à l’antenne, accompagnés de la ganache insolente du fringant Yann Barthès, sont peu recommandables. La recette est simple : suivre la personne concernée tout au long de son déplacement et le héler avec insistance. Recommencer l’opération plusieurs fois, attendre que ça bout, recueillir avec soin le moment d’énervement et le mettre en scène grâce à un habile montage. Niveau déontologie journalistique, on a vu mieux.

Un journaliste rencontré lors d’une conférence de presse décrivait les méthodes d’investigation des journalistes du petit journal :

« Quand un ministre fait une visite d’usine, l’équipe du petit journal le suit, attendant le moment où celui-ci se cure le nez, prêts à bousculer les confrères » pour dévoiler ce secret d’Etat. Cette anecdote est ô combien révélatrice de l’état d’esprit de l’émission qui n’ambitionne que de montrer une vision parcellaire et orientée de la réalité. On peut également citer le sujet sur les chaussettes multicolores de Frédéric Mitterrand.Faute de goût, ou curage de nez de nos élites, c’est donc pour cette information que le petit journal sillonne la France chaque jour, à l’affût de la moindre faiblesse de nos politiques. S’ils trouvent un public tant mieux pour eux, mais qu’ils n’osent pas appeler ça du travail journalistique.

Mais ce n’est pas tant la vacuité intellectuelle et informative de cette émission qui m’écœure que son influence néfaste sur les téléspectateurs. Chaque jour, ils sont plusieurs millions à s’esclaffer devant cette émission sans profondeur érigée en haut lieu de la subversion et de la contestation. Combien de fois est-je entendu : « je m’informe, je regarde le petit journal tous les soirs ! ».

Le petit journal : une insulte au journalisme

En effet, si on en croit les nombreux commentaires très modérés des près de 500 000 fans du petit journal sur Facebook, l’émission réalise un travail salutaire, apportant aux Français l’information vitale pour leur compréhension du monde dont les médias les avaient privés. Analyse effrayante qui montre que les Français voient cette émission comme un souffle d’air frais dans une presse qui ne nous dit pas tout. Si on compte sur la rigueur et le professionnalisme des journalistes de pacotille de l’émission pour nous révéler des affaires d’État comme le médiator ou le scandale, Woerth-Bettencourt, la corruption et les conflits d’intérêts ont de beaux jours devant eux.

Quelle piètre idée du journalisme faut-il avoir pour mettre en parallèle les pitreries de ces amuseurs publics au travail d’enquête des journalistes d’investigation ou des reporters de guerre ? Cela revient à comparer Nikos Aliagas à Albert Londres. C’est une insulte à la profession que de qualifier ces comiques de journalistes et de parler du petit journal comme d’une émission d’information. C’est aussi faux que dangereux. En effet, le téléspectateur, floué par la prétendue vocation informative du show, prendra les « révélations » de Yann Barthès pour ce qu’elles ne sont pas : des informations importantes et irréfutables. Persuadés d’être informés par cette vigie à qui on le la fait pas, ils n’iront pas chercher ailleurs l’information qui leur permettrait par exemple de connaître les idées et programmes des hommes et femmes qu’ils s’amusent à ridiculiser à longueur de semaine.

Effarante société du spectacle…

 

En plus : Eric Coquerel, conseiller de Mélenchon donne sa version des faits. Éclairage intéressant.

 

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